Là haut sur la montagne, l’aube du 8e jour

(Luc 9:27-36 - transfiguration)

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Culte du dimanche 10 août 2014
prédication du pasteur Marc Pernot

Ce texte est étrange et fantastique, avec des effets spéciaux de lumière, de fumée, de parole divine, et d’apparitions. Une lecture littérale est difficile, voire dangereuse car la réunion au sommet de Jésus, Moïse et Élie donne alors à penser que les morts pourraient revenir se promener sur terre, ce qui me semble être une idée fausse et nocive.

Que s’est-il donc passé ? Trois hommes, Pierre, Jacques et Jean, ont vécu avec Jésus une expérience dont ils disent en conclusion qu’ils ont mis du temps pour arriver à en parler mais qui est un sommet dans leur existence, un moment fondateur pour eux. De quoi s’agit-il ? Qu’ont vécu ces trois hommes, Pierre Jacques et Jean ? Leur expérience est de l’ordre de la vue, nous dit le texte. Il s’ouvre sur cette annonce de Jésus :

Je vous le dis en vérité, (quand Jésus
 commence comme ça, c’est qu’il ne rigole plus,
mais qu’il veut poser un point essentiel)…
Je vous le dis en vérité quelques-uns
de ceux qui sont ici ne mourront pas
qu’ils n’aient vu le royaume de Dieu.

Le verbe voir qui est utilisé ici (eidw), pourrait être traduit par concevoir, avoir un aperçu de ce que c’est que le Royaume de Dieu. À la fin de cet épisode, le texte nous dit que ce dont les disciples mettront du temps à arriver à parler c’est de ce qu’ils ont « vu », du verbe oraw, voir de ses yeux, voir physiquement. Ce qu’ils ont reçu est de l’ordre d’une expérience qui ne ressemble à rien de ce qu’ils ont vécu avant. C’est pour cela qu’ils ont du mal à en parler ? Cela aurait été plus facile si ce qu’ils avaient découvert était une leçon que Jésus aurait transmise en privé à quelques disciples d’élite.

Nous avons la même difficulté que ces disciples à parler de ce que nous avons dans le cœur. Par exemple si nous avons le sentiment d’être aimé et gardé par « quelque chose ». Par exemple si nous avons envie de prier pour demander de l’aide à Dieu. Par exemple si nous avons l’impression que Dieu nous donne une vocation, ou qu’il nous a libéré de quelque chose… C’est parfois difficile d’en parler même avec nos proches, par pudeur, par peur de paraître bizarre, peur de s’exposer.

Pour la dimension rationnelle de la foi, même si cela reste très personnel, c’est encore assez facile d’en parler, et de discuter de nos convictions théologiques, de nos valeurs, de nos priorités, de l’idéal qui nous anime. Ça va. Mais pour la partie spirituelle de la foi, c’est bien plus difficile.

Pour raconter ce qu’ils ont vécu ce jour-là avec Jésus, Pierre jacques et Jean ont finalement trouvé le courage et les mots pour en parler sous forme d’un tissus d’allusions bibliques. C’est aussi comme cela que Marie arrivera à rendre compte de sa foi à Élisabeth dans son Magnificat (Lu 1:46).

Cela peut nous aider aussi, d’utiliser ce biais. Par exemple il est plus facile de discuter de notre foi à l’occasion d’un passage biblique que l’on lit ensemble ou dont on discute entre personnes qui le connaissent. Ces histoires nous aident à trouver des mots pour en parler. Ils nous aident à rendre pensable des expériences de foi qui sont extraordinaires par nature.

Aujourd’hui notre horizon est plus large que celui de Pierre, Jacques et Jean qui témoignent ici de leur expérience avec des passages bibliques. Leur culture était peut-être à 90% biblique, plus un peu de philosophie grecque, un peu de mythologie babylonienne... Aujourd’hui nous avons une large palette de langages pour témoigner de la richesse de ce qu’apporte la foi. Nous pouvons puiser dans le langage de la science, de la psychanalyse, de la philosophie, des sciences sociales, des théories de la connaissance et de l’histoire, puiser aux sources du Coran ou du Zen... Ces nouvelles langues sont utiles pour penser et communiquer la vie de la  foi. Mais nous pouvons bien sûr continuer à garder une expression en bonne partie biblique non pour imiter nos collègues d’il y a 2000 ans, mais parce que la Bible fait objectivement partie de la culture mondiale et que sa palette est très riche d’expériences diverses. La Bible est donc un bon outil pour penser notre vie, et c’est en plus un service rendu à l’humanité de continuer à faire découvrir la Bible, et pour cela, de la garder comme support à notre expression dans ces domaines.

Pierre Jacques et Jean expriment leur expérience spirituelle vécue avec Jésus avec un tissu d'allusions à des épisodes de la Bible hébraïque, les avez-vous reconnus ? Personnellement, j’y vois : une allusion à la création dans la Genèse, l’appel d’Abraham à se mettre en route, Jacob s’endormant en chemin et se réveillant avec le sentiment d’avoir été en présence de Dieu, il y a plusieurs épisodes de la vie de Moïse, la montagne couverte de la nuée ardente, la voix de Dieu, le fait de voir la terre promise par Dieu du haut de la montagne. Il y a enfin la figure du prophète Élie porté par son char de feu…

Ce geste qui consiste à utiliser des passages de la Bible pour témoigner de ce qu’ils ont vécu d’important me semble être instructif à plusieurs titre.

En plus de nous encourager à trouver dans notre propre culture le langage pour oser témoigner de ce qui nous fait vivre, comme je le disais plus haut.

Ce geste de rapprochement des épisodes de la Bible avec leur propre expérience est une leçon d’interprétation biblique. Ces textes parlent de nous aussi, la création d’Adam & Eve parlent de notre création, la mise en route d’Abraham parle de nos élans portés par une bénédiction reçue, etc. Pour ce travail de réflexion sur notre vie spirituelle, cela importe peu de savoir s’il a vraiment existé un monsieur Abraham, un monsieur Moïse ou Elie et s’ils ont vécu à la lettre ces épisodes extraordinaires... Ce qui est certain, c’est que des hommes et des femmes ont trouvé ces mots pour exprimer ce que Dieu a apporté d’extraordinaire dans leur existence, et ces récits peuvent nous aider à réfléchir sur nos propres expériences de foi. Ces textes nous aident à relever des choses importantes que nous avons vécues spirituellement et que nous aurions pu laisser passer comme une émotion fugace alors que cela peut devenir fondateur pour notre vie tout entière, comme cette expérience de Pierre, Jaques et Jean, qui ont alors « vu le Royaume de Dieu ». Ces épisodes bibliques nous aident à attendre le meilleur, des choses inouïes que nous n’oserions même pas espérer pour lui faire place si l’occasion se trouvait.

C’est en reprenant des témoignages anciens comme matière première que les hébreux, avec leur génie théologique et spirituel, ont pu trouver leurs propres mots pour témoigner de leur propre expérience de foi dans des textes qui deviendront la Bible. Ils ont découvert l’épopée de Gilgamesh en discutant avec l’ennemi qui les avait vaincu et l’ont adaptée selon leur théologie et leurs expérience de foi. Ils ont repris les noms divins de YHWH et Elohim à d’autres peuples, ils ont essayé puis éliminé d’autres pistes, d’autres divinités comme Ashéra, ils ont tenté parfois des adaptations plus malheureuses, à mon avis, en voulant assimiler un certain polythéisme en peuplant notre univers d’anges, de démons et de diable…

Nous en savons bien plus aujourd’hui sur ces origines de la Bible, même s’il y a des farfelus, il y a aussi de vraies découvertes archéologiques et des scientifiques sérieux comme Thomas Römer (voir ses livres et ses cours au Collège de France disponibles en ligne). Ce n’est pas fondamental pour notre foi de connaître précisément la genèse de ces textes géniaux qui forment la Bible. Mais c’est utile de s’inspirer de ce geste, comme le font Pierre Jacques et Jean qui sélectionnent et qui tissent librement tels et tels épisodes de la Bible pour travailler sur leur cheminement de vie et en discuter avec d’autres.

Les apôtres reconnaissent dans les Écritures ce qu’ils sont en train de vivre avec Jésus. C’est ainsi que Christ « accomplit les Ecritures » (Luc 24:44) . Il ne les accomplit pas seulement par ce qui lui arrive mais il accomplit les Écritures dans la vie de ceux qu’il rend plus vivants. Je m’explique. La Genèse parle de la création de l’humain. Jésus étant plutôt pas mal comme échantillon d’homme, ce texte qui parle du projet de Dieu s’accomplit dans la personne de Jésus de Nazareth. Mais Jésus accomplit aussi autrement ce texte. En élevant ces trois hommes, ce jour-là, quelque chose de la genèse de l’homme s’accomplit en eux, l’appel qui met en route Abraham s’accomplit en eux, dans leur expérience de prière qu’ils vont vivre avec lui, le face à face de Dieu avec Moïse s’accomplit pour eux. Oui, en Christ, par moments, les écritures peuvent s’accomplir dans notre vie, d’une certaine façon.

Cette promesse est pour nous aussi : avant même de goûter la mort nous il nous arrive de « voir le Royaume de Dieu », comme le dit Jésus, elle est faite pour s’accomplir en nous, et que nous en vivions.

Mais reprenons ce que Jésus dit ensuite :

Voici ce qui arriva comme 8 jours après qu’il eut dit ces paroles
(annonçant que certains verraient le Royaume de Dieu dans le temps présent),
Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques,
 et il monta sur la montagne pour prier.

Ce récit s’ouvre ainsi en nous parlant de quelque chose qui arrive à l’existence (egeneto), comme une genèse en 8 jours. Le 6e jour est celui de la genèse de notre être de chair et de sang, la bénédiction de Dieu qui est donnée à l’aube du 7e jour parachève cette création. Le 8e jour évoque le jour d’après, l’étape suivante, qui est apparemment celle d’une participation à quelque chose que Christ appelle le Royaume de Dieu. Au-delà de notre création, au-delà même de la bénédiction reçue, au delà de ce temps qui est basé sur le rythme d’une semaine de 7 jours seulement. Le 8e jour est comme une traversée du miroir où l’homme n’est plus simplement au bénéfice de la création et de la bénédiction par Dieu. l’homme devient alors participant à la dynamique de Dieu, l’homme devient lui-même source de genèse de quelque chose de « bon », devient lui-même bénédiction et pour un monde nouveau et pour un temps nouveau.

C’est pourquoi cette genèse du 8e jour est présentée comme une fantastique mais courte escapade en montagne pour ces apôtres avant de retourner dans ce monde où nous sommes. Car si le Royaume a été vu, là-haut, c’est ici, dans ce monde que le Royaume a besoin d’être annoncé et travaillé par Pierre Jacques et Jean, comme Jésus l’a fait, d’ailleurs. Pierre, sent que là-haut sur la montagne il se fait de la bonne ouvrage en eux, pour eux, et ils veulent prolonger un peu ce temps de genèse, car elle reste inachevée. Pierre ne demande pas beaucoup, juste que cela dure une journée car c’est une tente qu’il propose, une tente de nomade comme celle d’Abraham que l’on démonte après l’étape pour aller plus loin.

Pierre, Jacques et Jean, comme nous tous, sommes encore en formation, encore en genèse. Parce que l’univers matériel est encore en genèse et donc l’humain aussi, même si à notre stade nous sommes déjà d’assez belles bêtes. Pour ce qui est de recevoir la bénédiction de Dieu, nous ne sommes encore que des enfants même si déjà nous pouvons en avoir une bonne expérience. Dans ce 8e jour, nous sommes en formation afin d’être bénédiction, comme promis à Abraham (Gen 12 :2), et que les Ecritures s’accomplissent ainsi un peu en nous, et qu’elles s’accomplissent un peu plus dans le monde grâce à nous. Que nous soyons plongés dans la présence de Dieu, « baptisés dans la nuée »  comme Moïse (1Co 10:2), oint d’huile et habité par Dieu comme le Béthel de Jacob ((Ge 28:16), qu’après avoir aperçu le royaume nous y prenions notre place comme « ouvrier avec Dieu » (1Co 3:9) …

Pour l’instant, ce sont Pierre, Jacques et Jean qui sont pris par Jésus et emmenés sur la montagne pour prier. Cela nous dit déjà quelle est la porte d’entrée de cette genèse du 8e jour. Mais le Christ ne dit pas à ses apôtres que ceux qui arriveront à une assez belle intensité de prière et de méditation seront récompensés en recevant la couronne éternelle. Le texte nous dit que cette genèse est effectivement un chemin de prière, mais au début ils ne sont que dans la plaine, l’élévation même de leur prière est déjà un acte du Christ qui les mène plus haut, et donc déjà un acte de création. Il n’y a pas à culpabiliser si nous ne vivons pas cette extraordinaire intensité de prière que l’on peut penser voir ici. Cela nous arrive peut-être plus souvent que nous ne le pensons. Cela nous est en tout cas promis comme l’histoire d’Abraham promet que nous sommes capables d’être mis en route, et qui ne s’est pas déjà un peu mis en route ? D’ailleurs, pourquoi sommes-nous ici à méditer ces textes ? C’est bien parce que déjà Christ nous intéresse un peu, notre Christ n’est peut-être pas encore hyper étincelant, mais il nous a déjà apporté une certaine mise en lumière comme celle dont témoigne ici à leur façon les apôtres. Et si la Bible nous questionne un peu nous vivons quelque chose de ce dialogue extraordinaire entre Jésus, Moïse et Elie, dialogue qui débouche parfois, comme dans ce texte, sur une Parole reçue directement de Dieu.

Cette voix de Dieu qui dit « celui-ci est mon fils bien-aimé, mon fils choisi entre tous, écoutez-le ». C’est la Parole de création du 7e jour et de l’aube du 8e.

Quand cette voix se fit entendre,
Jésus se trouva seul.
Les disciples gardèrent le silence

Étrange résultat. Comment concilier le « Jésus se trouva seul » et les disciples qui sont encore là ? C’est qu’alors, non seulement chaque disciple est plus authentiquement lui-même, mais il l’est comme membre d’un seul corps, celui d’une humanité unie en Christ. C’est d’ailleurs le projet de départ du Christ : « Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques »

C’est pour chacun individuellement que cette Parole de Dieu se fait entendre, disant officiellement à la face du monde en nous désignant : voilà vraiment mon fils bien aimé, écoutez-le car il est une bénédiction pour le monde. Et en recevant cette Parole, chacun sent aussi que ce ne peut pas être sans les autres. Et que cette Parole s’accomplit en une humanité réconciliée en un seul corps, temple de Dieu.

Amen.

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Pasteur dans la chaire de l'Oratoire du Louvre - © France2

Pasteur dans la chaire de
l'Oratoire du Louvre
© France2

Lecture de la Bible

Luc 9:27-36

Jésus dit :

Je vous le dis en vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront pas qu’ils n’aient vu le royaume de Dieu.

28 Voici ce qui arriva comme huit jours après qu’il eut dit ces paroles, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il monta sur la montagne pour prier.

29 Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage changea, et son vêtement devint d’une blancheur étincelante.

30 Et voici que deux hommes discutaient avec lui: c’étaient Moïse et Elie, 31 qui, étant apparus en gloire, parlaient de son départ qu’il allait accomplir à Jérusalem.

32 Pierre et ses compagnons étaient appesantis par le sommeil; mais, s’étant tenus éveillés, ils virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui étaient avec lui.

33 Au moment où ces hommes se séparaient de Jésus, Pierre lui dit: Maître, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Elie.

Il ne savait ce qu’il disait.

34 Comme il parlait ainsi, une nuée vint les couvrir; et les disciples furent saisis de frayeur en les voyant entrer dans la nuée.

35 Et de la nuée sortit une voix, qui dit: Celui-ci est mon Fils élu: écoutez-le!

36 Quand la voix se fit entendre, Jésus se trouva seul. Les disciples gardèrent le silence, et ils ne racontèrent à personne, en ce temps-là, rien de ce qu’ils avaient vu.

Traduction NEG