Jésus nous fait sortir du droit chemin

( Jean 7:1-19 )

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Culte du dimanche 14 mars 2010 à l'Oratoire du Louvre
prédication du pasteur James Woody

Chers frères et sœurs, comment parler de Dieu ? comment faire de la théologie ? c’est la question à laquelle tout croyant est confronté ; c’est la thématique que les catéchumènes ont abordée lors de leur dernière séance, en visitant la faculté de théologie protestante. Ce qui frappe, tout d’abord, c’est la variété des cours qui sont donnés dans une faculté de théologie. On y étudie la Bible, bien sûr, mais aussi l’histoire, la philosophie, la sociologie ; on réfléchit à ce qu’est le culte et les diverses célébrations, la catéchèse, les sacrements. On y apprend des langues, on peut faire de l’archéologie, de la musique. Et puis, il y a la théologie au sens de la dogmatique, au sens de l’étude du divin et de ce qu’on peut dire de Dieu. La théologie, ce n’est pas une matière que l’on pourrait enseigner mais un ensemble de disciplines plus large encore que la liste que je viens de faire qui, mises en dialogue les unes avec les autres, constituent la théologie.

Ce qui frappe, dans un second temps, c’est que chaque matière, chaque discipline, est elle-même plurielle, constituée d’éléments divers. Prenons le cas du département biblique : l’étude de l’ancien testament est distincte de l’étude du nouveau. Qui étudie l’ancien testament va faire de l’hébreu pour avoir accès au texte dans son écriture originelle. Il va faire de l’épigraphie, la science de l’écriture, pour pouvoir consulter les différents manuscrits. Il va utiliser les données de l’archéologie, de l’histoire, pour comprendre le contexte dans lequel ce texte a été écrit. Il va étudier le sens des mots en faisant de la sémantique. Il va étudier l’organisation de ces mots en faisant de la sémiotique. Il va étudier l’ensemble du texte en faisant une analyse littéraire à laquelle se joindra peut-être une analyse du genre littéraire. Tout cela il le comparera à d’autres études de textes similaires, qu’ils soient bibliques ou non. Bref, au sein de chaque discipline, il y a, à nouveau, un univers de disciplines qui coexistent.

Nous pouvons aller encore plus loin en constatant qu’au sein de chacune de ces disciplines, il y a des débats entre chercheurs, des différences de compréhension. Certains exégètes vont dater un texte de l’an 1000BC, d’autres le dateront du VIème siècle BC. C’est ce que le doyen de la faculté exprimait en expliquant qu’un travail universitaire commence par recenser tout ce qui a déjà été écrit sur un sujet. Cela dit bien que sur un sujet, plusieurs convictions différentes peuvent être formulées. Il n’est qu’à regarder ce qu’est la Bible, une collection de 66 livres, pour s’en convaincre : il y a plusieurs manières de parler de Dieu. Un seul livre n’a pas suffit. Pour essayer de dire quelque chose sur Jésus, le christianisme a considéré que quatre évangiles ne seraient pas de trop !

Cette longue introduction cherche à vous rendre sensible au fait que la théologie n’est pas une théorie unifiée. Il n’y a pas une théologie mais des théologies qui coexistent. Et c’est là un fait que la Bible elle-même assume fort bien. Certains pourraient voir dans cette non-unité une faiblesse de la théologie. Certains pourraient en conclure que cela montre que la théologie est bel et bien une science molle. Ce serait oublier un peu vite que même les sciences dites « dures » ne font pas mieux. En sciences physiques, par exemple, il n’y a pas non plus de théorie unifiée. Comme l’écrit le physicien Etienne Klein : « Il faut prendre acte du fait que (la science) ne parle pas de la même façon des atomes, des étoiles, des quarks, du vide, du temps, de l’espace, ce qui l’empêche de prétendre à être, au moins pour l’instant, une théorie du tout » (au sens d’une théorie unitaire qui parle de tout de la même manière, L’unité de la physique, p. 299). Alors, comment fait-on de la théologie ? Au fil du temps, trois grandes méthodes ont vu le jour.

Méthode déductive

La première façon de faire de la théologie consiste à partir de ce qui est écrit dans les textes de référence pour en déduire qui est Dieu. C’est la méthode déductive. Nous en trouvons un exemple dans le passage de Jean que nous avons lu, lorsque les croyants s’étonnent que Jésus qui est réputé pour n’avoir pas étudié puisse néanmoins connaître les textes, les écritures, les « grammata » dit le texte grec. Pour les tenants de cette méthode, tout discours théologique doit être le fruit de ce qui fait autorité, à savoir les textes fondateurs et la tradition. Hors de la lettre point de salut ! les textes fondateurs, la Bible pour ce qui concerne les chrétiens, deviennent alors non seulement la norme de la foi mais la seule expression autorisée en matière de foi. Ce qui est écrit est juste, ce qui n’est pas écrit est faux.

Une telle méthode pose une limite très précise en matière de théologie : il y a ce qui est conforme au texte et ce qui ne l’est pas ou, pour le dire avec une expression familière, il y a ce qui est orthodoxe et ce qui ne l’est pas, l’orthodoxie désignant la rectitude de ce que l’on dit par rapport à ce qui est écrit dans le texte de référence. Cette méthode n’est pas celle de Jésus qui oppose au texte l’enseignement reçu de celui qui l’a envoyé. Jésus n’est pas celui qui sait les textes et peut les réciter, il est celui qui est capable d’enseigner ce qu’il a reçu de Dieu par une autre méthode que le seul apprentissage de la lettre. Relevons aussi que l’évangéliste Jean est critique vis-à-vis de cette méthode déductive dans la mesure où il sous-entend qu’elle est mortifère. Oui, cette méthode est mortifère car au lieu de considérer le texte biblique comme une paire de lunettes qui nous aide à mieux observer Dieu et à mieux voir qui nous sommes, cette méthode considère le texte biblique comme un calibre qui vérifie que ce que l’on dit est conforme, orthodoxe. Ce qui est plus petit n’est pas tout-à-fait croyant et ce qui est plus grand est hérétique et mérite d’être taillé en pièce. Lorsque Jean rapporte que Jésus met en relation le don de la loi par Moïse et la mise à mort de Jésus, l’évangéliste indique que la lettre (seule) tue. C’est une manière de dire que le principe de « l’Ecriture seule », sans la grâce de Dieu, est un principe qui tue.

Méthode inductive

A l’opposé de cette méthode, il y a l’effort spirituel de partir de l’humain, de notre expérience, pour découvrir Dieu à l’œuvre dans notre histoire. Ce mouvement inverse, je le qualifierais de méthode inductive, certains sociologues comme Peter Berger, parlant plutôt de méthode réductive. Tenant compte d’un monde en évolution permanente, d’une société qui change sans cesse, la méthode inductive considère que les textes fondateurs sont trop datés, trop anciens pour pouvoir dire quelque chose de pertinent pour aujourd’hui qui est si différent d’autrefois. Cette méthode vise à moderniser la théologie en tenant compte du progrès des sciences, de la compréhension nouvelle de l’univers et de la place de l’homme au sein de la Création. On ne part plus de la Bible mais on part de l’expérience humaine pour faire de la théologie.

C’est ce que font les frères de Jésus en conseillant Jésus de se rendre à la fête des tentes sans chercher à justifier ce conseil dans les Ecritures. Ils ne lui disent pas qu’il doit se rendre à Jérusalem pour que s’accomplissent les prophéties, pour qu’il soit mis à mort et que le troisième jour il ressuscite d’entre les morts selon ce qui a été annoncé autrefois et que la tradition perpétue. Les frères de Jésus font parler leurs tripes, ils mettent en place une stratégie qui leur semble efficace pour se faire connaître et reconnaître d’un grand nombre de personnes, à commencer par les disciples. Ce que font les frères de Jésus, c’est projeter leur propre désir sur lui. Ils imaginent que c’est en allant à Jérusalem que Jésus va pouvoir être vu dans toute sa gloire, alors ils en font une sorte de credo. C’est ce que le théologien protestant du XIXème siècle Feuerbach proposait comme définition de la religion : une gigantesque projection des préoccupations humaines dans le cosmos. A sa suite, les théologiens ont repéré à quel point les situations socio-historiques influaient sur le discours théologique. « Je suis pauvre… Dieu est ma véritable richesse ». « Je me sens terriblement seul… Dieu m’aime ». « Je suis honteusement faible… Dieu est Tout-Puissant ». Le problème, avec cette méthode inductive qui part de l’homme pour arriver à Dieu c’est qu’elle risque de créer un Dieu sur mesure qui répond à nos attentes, à nos manques. Ce Dieu devient alors une idole que l’on se fabrique en fonction de ses besoins et, comme le dit le pasteur Vincens Hubac : « se projetant dans l’idolâtrie, on adore un « autre soi-même » idéalisé » (« sacrifice », E&l, 237, p. 17).

La conséquence de cet effet regrettable est que cela conduit souvent à la mort de la foi. De même que l’évangéliste Jean commente l’attitude des frères de Jésus en écrivant qu’ils ne croyaient pas non plus en Jésus (v. 5), nous pouvons remarquer que la foi n’est plus nécessaire dans cette construction théologique qui revient à magnifier ses élans personnels, ses intuitions et à élever ses opinions au rang de conviction universelle. Le sociologue Peter Berger nuance cette appréciation en notant que « si les hommes projettent leurs idées dans le ciel, leur capacité à le faire provient de ce qu’ils ont quelque affinité céleste » (P. Berger, L’impératif hérétique, p. 128).

La méthode corrélative

Cette « affinité céleste » qui peut motiver cet élan vers Dieu, ce chemin que l’on emprunte en direction de Dieu sans partir des textes de référence mais qui trouve, néanmoins son origine en Dieu lui-même, c’est l’amorce de la troisième méthode que j’appelle, avec d’autres, méthode corrélative (et que le sociologue Peter Berger nomme méthode inductive).

Cette méthode associe les deux précédentes en les faisant travailler de conserve. Ce n’est pas une méthode ou l’autre mais l’une et l’autre, associées dans un incessant va-et-vient. « contre la néo-orthodoxie déductive, écrit Peter Berger, le seul point de départ possible pour une réflexion théologique est l’homme, avec le rejet de toute autorité extérieure (soit-elle scripturaire, ecclésiastique ou traditionnelle) ; contre le réductionnisme, il faut réaffirmer le caractère surnaturel et sacré de l’expérience religieuse, et le rejet de l’autorité particulièrement étouffante de la conscience séculière moderne » (Berger, L’impératif hérétique, p. 156).

Il me semble que c’est la voie que Jésus emprunte, refusant à la fois de capituler devant le diktat du « c’est écrit » et le diktat des bons sentiments, refusant la voie toute tracée des écritures et la voie toute tracée du destin fantasmé. La voie que Jésus emprunte est, comme la plupart du temps dans l’Evangile selon Jean, exprimée par ses contradicteurs eux-mêmes, qui sont détenteurs d’un savoir qui les dépasse : des contradicteurs qui disent la vérité sur Jésus en pensant qu’il s’agit d’une remarque désobligeante. C’est ce qu’on appelle « l’ironie johannique » : les ennemis de Jésus, en formulant un reproche à Jésus disent une vérité. Ici, la vérité vient de ceux qui disent que Jésus égare la foule (v. 12). Rien de plus juste : Jésus égare la foule et c’est ce qu’il fait de mieux ! le verbe grec planao est un faux-amis. On pourrait penser qu’il signifie « planifier, mettre en plan » : il veut dire égarer, écarter du droit chemin. Oui, Jésus est celui qui écarte du droit chemin, qui fait emprunter un chemin de traverse, qui fait sortir des sentiers battus, qui fait quitter l’autoroute de la religion pour faire emprunter le chemin de la foi en Dieu. En ne se pliant à aucun diktat humain, Jésus peut rester fidèle à Dieu et faire droit à l’humanité. En ne se soumettant à aucune autre autorité que celle de Dieu lui-même qui est toujours au-delà du verset et au-delà de nos rêves, Jésus évite le double piège que l’Homme se tend en permanence : le piège orthodoxe du définitif, d’une pensée aboutie, d’une théologie totale d’une part, et le piège humaniste d’une projection de soi qui fait que notre nombril nous mène par le bout du nez...

Ces questions de méthode ne sont pas qu’un exercice de salon littéraire ou de citadelle universitaire. Ce n’est pas un onanisme intellectuel parmi d’autre. Ces questions de méthode sont décisives pour notre vie quotidienne qui est constellée de choix à faire, de décisions difficile à prendre et, ce n’est pas un leurre, de plus en plus difficiles à prendre. Après la seconde guerre mondiale, Stanley sMilgram avait réalisé une expérience pour établir le lien entre la banalité du mal et la soumission à l’autorité. Il demandait à quelqu’un de faire apprendre des mots à un cobaye humain puis de l’interroger. Chaque réponse fausse devait être sanctionnée par une décharge électrique progressive de 15V, le maximum étant de 450V. L’enseignant ignorant que le cobaye était un comédien et que le système électrique n’était pas branché, l’apprenant simulait des souffrances de plus en plus grandes et demandait qu’on le libérât à 150V, poussait un cri violent à 270V, clamait qu’il ne répondrait plus à 300V. En 1960, 62,5% des personnes testées infligèrent la décharge maximale, 450V, les estimations des psychologues, avant l’expérience, prévoyant un taux de 1 pour 1000. L’expérience vient d’être reproduite pour une émission de télévision. Résultat en 2010 : nous sommes passés de 62,5 à 81% de personnes qui ont virtuellement causé la mort d’un homme !

Les questions de méthode, en théologie, ne sont pas accessoires : ce sont elles qui nous aident à construire nos représentations de Dieu, du monde et de l’Homme. Selon la méthode que nous adoptons, c’est le regard que nous portons sur la vie quotidienne et sur autrui qui s’en trouve déterminé. Nous pouvons faire le choix d’une méthode qui nous soumette à une orthodoxie qui élimine ce qui lui est étranger ; nous pouvons faire le choix d’une méthode qui nous soumette à l’opinion d’un moment. Dans les deux cas, nous révèle l’évangéliste Jean, ces choix peuvent être mortels ! Jésus, quant à lui, nous ouvre un chemin de crête entre ces deux précipices, entre cette mort qu’il évite au verset 1 et cette mise à mort qu’il dénonce au verset 19. Dans ce passage entièrement marqué par la mort qui menace tant notre vie, Jésus ouvre un chemin de dialogue entre les deux premières méthodes en faisant le choix du face-à-face avec le divin en s’exposant à la Parole de Dieu qu’il n’identifie pas au texte écrit (v.16) et le choix de l’intériorité du divin qui fait droit à l’expérience personnelle et à ce que dicte notre cœur (v.1). C’est en s’appuyant sur l’un et sur l’autre que nous pourrons être, comme Jésus, à l’écoute des signes des temps.

Amen

 

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Pasteur dans la chaire de l'Oratoire du Louvre - © France2

Pasteur dans la chaire de
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Lecture de la Bible

Jean 7:1-19

Jésus parcourait la Galilée, car il ne voulait pas séjourner en Judée, parce que les Juifs cherchaient à le faire mourir.

2 Or, la fête des Juifs, la fête des Tabernacles, était proche. 3 Et ses frères lui dirent: Pars d’ici, et va en Judée, afin que tes disciples voient aussi les oeuvres que tu fais. 4 Personne n’agit en secret, lorsqu’il désire paraître: si tu fais ces choses, montre-toi toi-même au monde. 5 Car ses frères non plus ne croyaient pas en lui. 6 Jésus leur dit: Mon temps n’est pas encore venu, mais votre temps est toujours prêt. 7 Le monde ne peut vous haïr; moi, il me hait, parce que je rends de lui le témoignage que ses oeuvres sont mauvaises. 8 Montez, vous, à cette fête; pour moi, je n’y monte pas encore, parce que mon temps n’est pas encore accompli. 9 Après leur avoir dit cela, il resta en Galilée.

10 Lorsque ses frères furent montés à la fête, il y monta aussi lui-même, non publiquement, mais comme en secret. 11 Les Juifs le cherchaient pendant la fête, et disaient: Où est-il? 12 Il y avait dans la foule une grande rumeur à son sujet. Les uns disaient: C’est un homme de bien. D’autres disaient: Non, il égare la multitude. 13 Personne, toutefois, ne parlait librement de lui, par crainte des Juifs.

14 Vers le milieu de la fête, Jésus monta au temple. Et il enseignait. 15 Les Juifs s’étonnaient, disant: Comment connaît-il les Ecritures, lui qui n’a point étudié? 16 Jésus leur répondit: Ma doctrine n’est pas de moi, mais de celui qui m’a envoyé. 17 Si quelqu’un veut faire sa volonté, il connaîtra si ma doctrine est de Dieu, ou si je parle de mon propre chef. 18 Celui qui parle de son propre chef cherche sa propre gloire; mais celui qui cherche la gloire de celui qui l’a envoyé, celui-là est vrai, et il n’y a point d’injustice en lui. 19 Moïse ne vous a-t-il pas donné la loi? Et nul de vous n’observe la loi. Pourquoi cherchez-vous à me faire mourir?