« Cela fut caché aux intelligents et aux sages
et dévoilé aux très petits enfants »

(Matthieu 11:2-6, 20-30)

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Culte du dimanche 6 juillet 2014 à l'Oratoire du Louvre
prédication du pasteur Jean Dietz

Ainsi donc, pour ne relire maintenant qu’un seul verset, le 25ème, cela fut caché aux intelligents et aux sages et dévoilé aux très petits enfants. Qu’est-ce que cela ? Cela ne peut être que dévoilé, affirme Jésus, et si l’on cherche à en donner une formulation qui soit accessible aux intelligents et aux sages, ce n’est plus de cela que nous parlons. Tout au plus peut-on espérer rendre compte du mouvement de ce dévoilement, et repérer un chemin qui, peut-être, sera praticable.

pasteur Jean DietzDemandons-nous d’abord si le monde est partagé entre les intelligents et les sages d’un côté, et les très petits enfants, de l’autre ? Supposons-le un instant. Nous sommes tous ici en possession de moyens intellectuels et sans doute aussi d’un certain nombre d’éléments de sagesse. Devons-nous abdiquer et régresser pour nous approcher de Jésus, pour nous approcher de Dieu, et en revenir à cet état ancien, qui nous vit dans tout la belle pureté du premier âge nous consacrer exclusivement – ou presque – à notre alimentation et à notre sommeil ? Prêcher ceci reviendrait à récuser l’intelligence et la sagesse ; une prédication qui récuse l’intelligence et la sagesse est étrangère à l’Evangile. L’Evangile certes interroge radicalement certains visages, certains mésusages de l’intelligence et de la sagesse. Mais l’humanité n’a pas besoin, n’a jamais eu besoin de hordes d’adeptes décérébrés. L’humanité n’a pas besoin  non plus de gourous. Nous avons supposé un instant que le monde pourrait être partagé entre les intelligents et les sages et les très petits enfants. Nous écartons cette supposition…

Nous écartons aussi cette supposition parce que le texte lui-même ne permet pas de la maintenir. Dans la bouche de Jésus il n’y a pas un principe intangible, mais une exclamation, comme il est écrit : « Et à cet instant, Jésus reprit : … » L’on pourrait même oser traduire par « Et à cet instant, Jésus se reprit… », tout comme l’on dit parfois à une personne qui s’emporte, ou déraille, ou s’égare : « Mais enfin, reprends-toi ! »

Jésus se serait-il égaré ? Un moment d’égarement pourrait-il arriver à Sa Divine Personne ? Blasphème… Pourtant, chers amis, nous allons poursuivre cette piste, celle d’un moment d’égarement de Jésus. Voyez-vous la doctrine ne doit jamais précéder la lecture. Et le texte biblique est là juge de nos passions. Lisons, lisons les versets qui précèdent celui par lequel nous avons commencé cette méditation, et demandons-nous sérieusement ce qui s’y joue.

Jean le Baptiste, d’abord, envoie demander ceci à Jésus : «Es-tu ‹Celui qui vient› ou attendons-nous quelqu’un d’autre?» Jean est emprisonné et ne lui parviennent sans doute que des rumeurs. Ceux de ses propres disciples qu’il envoie vers Jésus sauront bien le rassurer. Mais nous devons interroger la question de Jean le Baptiste. Lui qui a prophétisé une venue s’enquiert de la réalisation littérale de sa propre prophétie. Il veut savoir, oui, ou non, si  Jésus est bien cet homme qu’on attend. Alors bien entendu à Jean le Baptiste on fera crédit de sa réclusion ; mais on va se demander sérieusement si la satisfaction d’un prophète tient à la réalisation littérale de ses prophéties. La question que pose Jean le Baptiste ressemble fort à ce genre de question que se posent ceux qui, ayant donné longtemps le meilleur d’eux-mêmes au service de l’Evangile, se demandent soudain si, par malheur, ils n’auraient pas œuvré pour rien et qui espèrent un réconfort, ou une sorte de récompense...

Oui, ou non, es-tu celui dont j’ai annoncé la venue ? Jésus ne tombe pas dans le piège du oui ou du non. Il ne répond pas « Oui je  suis celui que tout le monde attend ! », mais il répond sur les actes et sur la prédication. Il répond sur un engagement qui certes est le sien propre mais qui pourrait, qui peut toujours, être l’engagement d’autres que lui. Notre engagement !

Jésus est celui qui vient, telle est sans aucun doute la leçon de l’évangile de Matthieu. Mais tant qu’il y aura des aveugles, des boiteux, des lépreux, de sourds, des morts et des pauvres, Jésus est celui qui doit venir et les œuvres du Christ demeurent à accomplir. Les œuvres du Christ auront à être accomplies par les humains tant que monde durera.

Retenons de Jean le Baptiste qu’il cherche, dans une correspondance des prophéties et des faits, à vérifier la pertinence de son propre ministère. Prophétiser n’est pas prédire, mais certains dérapent parfois. Or, la quête, voire l’exigence d’une correspondance littérale entre les prédictions et les faits est l’un des visages possibles de l’intelligence, et pas le plus beau. S’agissant de la sagesse, qui produit à partir de l’observation des énoncés probables, on pourra dire aussi que l’exigence d’une correspondance littérale entre les énoncés et les faits est l’un des visages possibles de la sagesse, pas le plus beau non plus. Jean le Baptiste se comporterait-il momentanément comme l’un de ces intelligents et sages qui énoncent, qui prédisent, puis qui exigent ?

Le réel de la vie ne doit rien à la sagesse des sages ni à l’intelligence des intelligents. Le réel de la venue du Christ ne doit rien aux prophéties des prophètes, ni aux doctrines des théologiens, ni aux dogmes des Eglises. La prédication chrétienne ne peut jamais dire « Il vient comme ceci et pas autrement ! » Elle ne peut que proclamer « Il vient ! » et mettre concrètement en œuvre ce qu’elle proclame.

La question finalement que pose Jean le Baptiste traduit-elle un moment d’égarement ? L’hypothèse mérite, voyez-vous, qu’on ne l’écarte pas trop vite, surtout lorsque la fin de la réponse de Jésus est celle-ci : « heureux celui qui n’aura pas été piégé à cause de  moi ! » Heureux, énonce Jésus, celui qui ne s’immobilise pas, qui ne s’arrête pas sur le nom, le texte, le dogme, les visages toujours provisoires de la vérité. Heureux celui qui prêche, qui témoigne, qui baptise, qui donne sans s’arrêter à aucune considération de vérification, de validation par le grand nombre, ou de retour sur investissement… Heureux celui pour qui tout ce qu’il reçoit est grâce et tout ce qu’il donne est don, il ne sera piégé ni à cause de Jésus le Christ, ni à cause de rien d’autre.

Ainsi, Jésus se montre lucide, et sans concession, sur ce qu’il en est de la question de Jean le Baptiste. Mais lucide il l’est beaucoup moins s’agissant de lui-même. Quelques versets plus loin, vous trouvez dans la bouche de Jésus des propos terribles. Il s’en prend à tous ses contemporains, collectivement. Il s’en prend à des villes entières, collectivement. Et là où Abraham défendit toute une ville pécheresse devant Dieu pour la raison que quelques justes s’y trouvaient peut-être, Jésus condamnerait des villes entières au motif que quelques pécheurs y auraient subsisté ? Dans ces villes Jésus a enseigné, il y a accompli des miracles, oui. Et alors ? En quoi cela oblige-t-il les habitants de ces villes ? La prédication de l’Evangile oblige-t-elle en quoi que ce soit celui qui l’entend ? Le prédicateur, le témoin de l’Evangile, le Christ lui-même, peuvent-il exiger de ceux auxquels ils s’adressent qu’ils approuvent en adhérant massivement ?

Moment de faiblesse, moment d’égarement, moment bien humain que celui que traverse ici Jésus. Moment que connaissent tous ceux qui, dans quelque domaine que ce soit, donnent le meilleur d’eux-mêmes, et pour quel résultat ? Qui se consacre sérieusement à des enfants, des ados, des détenus, des camés, des élèves de tous les âges… qui se consacre à ses sœurs et frères en Eglise, bourriques, comprend de quoi je parle. A certains moments, tout semble caché, et l’inertie des gens, et l’indifférence du monde appellent ce genre de terribles propos.

Et puis soudain, ça passe. Et à cet instant, soudainement, Jésus reprit : «Je confesse, Père, Seigneur du ciel et de la terre, (que tu as) caché cela aux sages et aux intelligents et (que tu l’as) dévoilé aux très petits enfants. » Jésus reprend et se reprend. Il confesse d’un coup sa foi en Dieu, Seigneur du ciel et de la terre : si ce qu’il entreprend doit avoir une suite, cela appartient à Dieu. Il confesse en quelque manière son égarement, son inutile ambition, ses exigences envers ses contemporains, et il s’en détourne. Il se reprend en tant qu’homme, et se redonne en tant qu’homme et en tant que Christ. 

Intense soulagement, dévoilement, pour lui, et pour nous. La foi en Dieu seul, et l’insouci de soi dont il fait montre à cet instant fondent pour nous toute libre adhésion possible.

Jésus passe – et l’on peut passer avec lui, derrière lui – de l’autre côté, de l’autre côté, du côté de ceux qui reçoivent sans avoir demandé, et qui donnent sans rien exiger. Dans ce passage, on n’abdique rien de son intelligence, on ne renie rien de la sagesse, mais on laisse derrière soi l’idée qu’on a raison d’être ce qu’on est et que ceux à qui l’on donne nous doivent quoi que ce soit. On donne parce qu’on a choisi de donner, et le devenir de ce don ne nous intéresse plus. On ne fait donc pas ainsi de ce qu’on a choisi de porter une charge pour autrui. Jésus ne le fait pas lui-même, ainsi donc son joug est-il doux, bienfaisant, et son fardeau léger.

L’engagement le plus profond est là, et avec lui une certaine forme d’insouciance de soi qui est la marque de la grâce. Puisse cela nous arriver. Amen

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Pasteur dans la chaire de l'Oratoire du Louvre - © France2

Pasteur dans la chaire de
l'Oratoire du Louvre © France2

Lecture de la Bible

Matthieu 11:2-6, 20-30

2 Or Jean, dans sa prison, avait entendu parler des œuvres du Christ. Il lui envoya demander par ses disciples: 3 «Es-tu ‹Celui qui vient› ou attendons-nous quelqu’un d’autre?»
4 Jésus leur répondit: «Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez: 5 les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres; 6 et heureux celui qui n’aura pas été piégé à cause de  moi!»

(…)

20 Et alors il se mit à fulminer contre les villes où avaient eu lieu la plupart de ses miracles, parce qu'elles ne s'étaient pas converties. 21 «Malheureuse es-tu, Chorazin! Malheureuse es-tu, Bethsaïda! Car si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que, sous le sac et la cendre, elles se seraient converties. 22 Oui, je vous le déclare, au jour du jugement, Tyr et Sidon seront traitées avec moins de rigueur que vous.

23 Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu'au ciel? Tu descendras jusqu'au séjour des morts! Car si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, elle subsisterait encore aujourd'hui. 24 Aussi bien, je vous le déclare, au jour du jugement, le pays de Sodome sera traité avec moins de rigueur que toi.»
25 Et à cet instant, Jésus reprit : «Je confesse, Père, Seigneur du ciel et de la terre, (que tu as) caché cela aux sages et aux intelligents et (que tu l’as) dévoilé aux très petits enfants. 26 Oui, Père, c'est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance.
27 Tout m'a été remis par mon Père. Nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils le dévoilera : 28 «Venez auprès de moi, vous tous qui peinez, surchargés par le fardeau, et moi je vous donnerai le repos. 29 Prenez sur vous mon joug et apprenez de moi que je suis serein, et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. 30 Oui, mon joug est bienfaisant et mon fardeau léger.»