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Bulletins de l'Oratoire > N°790 de mars 2012

 

Dossier :
Luthériens et Réformés

 

Parole, de Martin-Pashoud

Le protestantisme
n’est ni la religion de Calvin,
ni celle de Luther,
ni celle d’aucun de nous…

La Parole de Dieu nous suffit
pour le dogme et pour la morale ;
elle est plus claire, plus précise,
plus accessible aux pauvres d’esprit
que les confessions de foi obscures,
toujours imparfaites,
qui sortent de la main des hommes

Deux systèmes possibles :
admettre un pouvoir interprétatif
dont les décisions aient la même force que la loi,
ou conserver le texte primitif sans commentaires…
Ce dernier système se résume en deux mots :
l’Evangile et la liberté.

dit lors du Synode général de 1872
par le Joseph Martin Pashoud,  
pasteur à l’Oratoire du Louvre

Luther? Calvin?
par M. Pernot

Marc PernotNous vous avons préparé ce dossier car plusieurs ont demandé des précisions sur le Luthérianisme à l’occasion du rapprochement qui est en cours entre les églises Luthériennes et Réformées.

Les théologies de Luther et de Calvin sont en fait très proches, si l’on veut mettre de côté un instant quelques marronniers théologiques apparemment inusables. D’une manière générale, la réforme calviniste a été un peu plus radicale que celle de Luther, allant un peu plus loin dans le dépouillement. Cela se ressent dans la forme du culte. Cela se ressent dans la place qui est accordée à l’église, aux rites et aux sacrements qui sont considérés comme des moyens au service de la foi, Calvin en parle même comme de béquilles, comme si l’idéal était de pouvoir se passer d’église et de sacrements quand chaque personne serait suffisamment développée. Dans cette réforme de Jean Calvin, il y a une humilité imposée à l’église et il y a une confiance dans la personne humaine, ou plutôt dans le Saint-Esprit qui est promis à chaque personne pour l’éclairer directement dans sa lecture personnelle de la Bible, dans sa pensée et dans ses actes. Mais il ne s’agit pas là d’une différence radicale entre les approches calviniste et luthérienne, il ne s’agit plutôt d’une certaine accentuation.

C’est pour cela que notre église ne se fait pas appeler « église calviniste » bien que notre église soit issue historiquement de la pensée et de l’action de Jean Calvin au XVIe siècle. Les luthériens sont bien plus attachés à la pensée même de Martin Luther que nous ne le sommes à celle de Jean Calvin. Cela se manifeste par exemple dans la définition des objectifs de la Mission Intérieure de l’église luthérienne qu’elle exprime ainsi : « promouvoir toutes formes d’évangélisation, encourager les paroisses et les individus à devenir missionnaire, et soutenir la diffusion de la doctrine luthérienne en France, dans et hors des frontières de l’Église. » Nous voyons là une différence de sensibilité par rapport à celle de nos églises réformées. Nous ne nous sentons pas appelés à particulièrement diffuser ni même soutenir personnellement une doctrine calviniste mais plutôt l’Évangile et la liberté personnelle de l’interpréter sous l’inspiration de l’Esprit, et nous ne voyons pas l’Église comme ayant des frontières, pas même pour cette église qu’est la paroisse de l’Oratoire. Les personnes qui sont en liens avec l’Oratoire ont des pratiques et des pensées si différent qu’il est difficile de penser une frontière de notre église, c’est encore plus intégré pour ce qui est de l’Église avec un É majuscule, qui englobe l’humanité à travers les générations.

Un réformé ne se dit donc en général pas particulièrement « calviniste », il se dit « réformé », ou « protestant », voire simplement chrétien, ou protestant libéral… Luther et Calvin ont une importance historique puisqu'ils ont été à l'origine d'une avancée importante par cette idée qu'il est bon de réformer l'église, qu’il est bon de nous réformer nous-mêmes. Qu’il est bon de réformer sans cesse notre propre pensée pour une plus grande fidélité et pour qu’elle soit en tension avec les questions qui se posent aujourd’hui. C’est cette dynamique de réforme qui nous est chère plus que telle ou telle position de Jean Calvin dans les débats du XVIe siècle sur la doctrine de la justification ou des deux règnes… Cela a pour conséquence une certaine relativisation des institutions, des dogmes, des rites et des sacrements devant la sincérité de la foi personnelle, de la prière et de la recherche intime de chacun.

On voit bien la richesse mais aussi le risque d’une telle position. C’est pourquoi il me semble que le rapprochement des églises réformées et luthériennes peut nous apporter beaucoup. Si l’on abusait (Dieu nous en garde) sur la relativisation des rites et des sacrements, à quoi bon aller au culte, demander le baptême, à quoi bon donner une dimension religieuse à son mariage, à quoi bon se donner les moyens d’avoir une église ou même de mettre des mots sur notre foi ? Or nous ne sommes pas de purs esprits et nous savons que tout cela a beau être second ce n’est pas secondaire, ce sont des fruits de l’essentiel et des moyens au service de l’essentiel. Les « luthériens » nous rappellent un certain sens du sacré, un sens de l’incarnation de la Parole de Dieu dans une chair. Ensemble, luthériens et réformés en communion, nous serons bien.

Marc Pernot

Communion oblige, 

par François Clavairoly

Un des rapporteurs du synode national, le pasteur François Clavairoly témoigne du chemin parcouru et de ce qui est envisagé dans l’union des églises réformées et luthériennes.

François ClavairolyLe protestantisme ne peut se laisser réduire à un courant de pensée, un état d’esprit, voire une spiritualité, même très « tendance ». Il s’inscrit dans un réel, celui de l’Eglise que suscite le Saint Esprit.

Depuis 50 ans, et après une période d’ignorance mutuelle plus que de divergences théologiques, les Eglises luthériennes et réformées de France, ont décidé d’avancer vers leur unité ecclésiale.

L’enjeu est de taille et l’échéance proche : il s’agit d’expérimenter une ecclésiologie de communion qui fasse pièce aux idées bien étranges selon lesquelles les protestants sont si modernes et si divers qu’ils ne peuvent exister qu’en ordre dispersé, et que leur foi ne peut se vivre qu’ individualisée, dans des formes communautaires sans véritable consistance ecclésiale.

Au plan national

Dans les années 60, la création d’une instance -les « Quatre Bureaux »- des quatre Eglises luthériennes et réformées, se donnait pour but le témoignage commun et la recherche de l’unité de leurs Eglises.

De cet engagement jusqu’à la création du Conseil permanent luthéro-réformé en 1972, et jusqu’aujourd’hui, que de chemin parcouru ! 

1) Le développement d’une Formation Permanente des pasteurs.

Des stages de formation sont organisés. Après la formation théologique initiale donnée dans les deux Facultés de Théologie luthéro-réformées (Strasbourg et Paris-Montpellier), il était nécessaire de contribuer à la « formation continue » du corps pastoral. 

2) L’approfondissement du dialogue œcuménique.

Trois groupes de travail rendent compte de leurs travaux devant le CPLR : le Comité Mixte (catholiques-luthéro-réformés), le Groupe de suivi de l’Accord de Reuilly (anglicans-luthéro-réformés), et le Groupe de dialogue FEEB-CPLR (baptistes-luthéro-réformés). Sans doute y aurait-t-il d’autres pistes à ouvrir pour élargir l’espace du dialogue avec d’autres.

3) La poursuite du travail pour l’unité des Eglises entre luthériens et réformés, par le dialogue, la recherche commune et la réalisation de projets communs (Point KT, Offrande commune de l’Ecole biblique, réflexion éthique...)

Au plan européen

Il est vrai qu’il n’a pas été possible aux Eglises issues de la réforme de trouver dès le XVI è siècle le chemin d’une véritable communion. Ces Eglises se sont même rejetées mutuellement.

Mais divers facteurs vont contribuer à les rapprocher peu à peu : d’une part leur vie spirituelle va se trouver nourrie, enrichie et transformée par les Réveils et le mouvement œcuménique, et d’autre part leur situation sociale et politique sera profondément marquée par la confrontation au totalitarisme et par le phénomène de sécularisation des sociétés occidentales.

Dans les années 50, des entretiens théologiques aboutiront à la conclusion qu’il est possible d’établir une communion entre luthériens et réformés : se sont effectivement noués à cette époque des dialogues entre l'Alliance réformée mondiale et la Fédération luthérienne mondiale et entre Eglises protestantes en Europe, menant dans certains cas à l'intercommunion.

Après 1957, les thèses communes d'Arnoldshain sur la Cène ont mené aux entretiens de Schauenburg, de 1964 à 1967, où s’est dessinée la perspective d'une concorde.

Un tel processus conduira à la rédaction en mars1973, d’un document aux conséquences décisives : La Concorde de Leuenberg affirme la pleine communion ecclésiale et la reconnaissance mutuelle des Eglises de ces deux familles (y compris les Eglises unies allemandes et des Eglises pré-réformatrices -les Vaudois en Italie ou les Hussites tchèques-).

Elle établit que les Eglises se déclarent en pleine communion quant à la prédication de la Parole et la célébration des sacrements, et inclut la reconnaissance mutuelle des ministères. Le concept de "communion" du Nouveau Testament, qualifie ici l'approfondissement de la qualité de la vie ecclésiale. Ainsi, les Eglises ont reçu officiellement cette Concorde (l’ERF non seulement reçoit le document en en faisant état dans le rapport du C.N du synode national de Lyon, 1974, mais les actes citent le texte de la Concorde in extenso).

Ces Eglises européennes sont alors passées de l'expertise théologique à une dynamique ecclésiale, et l’on pourrait résumer la situation en notant que les synodes des Eglises de la Concorde de Leuenberg sont saisis de cette question : « sommes-nous prêts à passer d'un accord théologique à un vécu commun ? »

C’est tout l’enjeu du synode de Lyon 2013 : être une même Eglise pour mieux annoncer l’Evangile.

Comme membre du conseil de la Concorde de Leuenberg (appelée Communion d’Eglises protestantes en Europe, CEPE), je suis très reconnaissant du chemin parcouru et heureux que les Eglises de la Réforme réévaluent ainsi la dimension ecclésiologique de leur témoignage et de leur foi. Communion oblige !

François Clavairoly

pasteur à l’Église Réformée du Saint-Esprit

Luther, homme de foi

Martin LutherLettre de Martin Luther à Maître Pierre, coiffeur qui lui a demandé comment faut-il prier. Luther répond à cette question en théologien, mais d’abord en homme de foi.

Cher maître Pierre, je vous donne ce que j'ai et vous expliquerai aussi bien que possible comment je m'y prends moi-même pour prier. Que notre Seigneur Dieu vous donne à vous et à tous de faire mieux.

Quand je sens que le souci des affaires a refroidi mon zèle pour la prière..., je prends mon petit psautier, m'enferme dans ma chambre et commence par me réciter les Dix Commandements et la Confession de foi, et, si j'en ai le temps, quelques paroles du Christ, de Paul ou du Psautier, exactement comme le font les enfants.

Ensuite il est bon de commencer et de terminer la journée par la prière et d'être en garde contre la tentation fallacieuse de se dire : attends un peu, je prierai dans une heure, j'ai d'abord à faire ceci ou cela. Car ainsi on est entraîné dans les affaires qui vous tiennent ensuite à tel point que, de toute la journée, on n'arrive plus à réserver un moment pour la prière.

Il faut veiller à ce que nous ne nous déshabituions pas de la vraie prière et que nous ne nous imaginions pas que certaines œuvres sont encore plus nécessaires que la prière et qu'ainsi nous négligions la prière.

Quand tu auras réchauffé ton cœur par la récitation dont j'ai parlé et que tu seras rentré en toi-même, agenouille-toi ou joins les mains, et tourne les regards vers le ciel, et dis et pense aussi brièvement que tu peux : Père céleste, je suis un pauvre pécheur, indigne d'élever mes regards vers toi ou de t'invoquer. Mais comme tu nous as ordonné de prier et promis de nous exaucer, et qu'en plus tu nous as enseigné par ton cher Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, comment nous devons t'invoquer, je viens sur ton ordre, pour t'obéir; j'ai confiance en ta promesse miséricordieuse, et au nom de mon Seigneur Jésus-Christ, je prie en communion avec tous les chrétiens sur la terre, comme il me l'a enseigné : Notre Père qui es aux cieux...

Dis la prière tout entière, mot à mot. Ensuite répète l'une des demandes ou, si tu le peux, plusieurs.

Quand on prie bien, on prend conscience de toutes ses pensées d'un bout à l'autre de sa prière. Un bon coiffeur doit porter toute son attention sur le rasoir... S'il se mettait à bavarder et à penser à autre chose, il risquerait de vous couper le nez ou la gorge. Toute chose qui doit être bien faite exige l'homme tout entier... A plus forte raison, la prière exige le cœur tout entier, si la prière doit être une bonne prière.

Chaque chrétien devrait, lorsqu'il veut prier et se recueillir, prendre les Psaumes comme livre de prière, car, à la vérité, tout ce qu'un cœur pieux peut avoir envie de demander se trouve dans les Psaumes, exprimé d'une manière si délicate qu'aucun homme ne saurait imaginer nulles paroles et expressions plus belles. Ce livre enseigne et console également dans la prière et il est si intimement lié au Notre Père, et le Notre Père est tellement l'essence même de ces Psaumes, que l'on peut comprendre l'un à l'aide de l'autre et les associer.

Ô notre Dieu, qui nous a appris prier les Psaumes et le Notre Père,

Accorde-nous un esprit de prière et de grâce 
afin que nous priions sans cesse 
avec une joie et une foi sincères, 
car nous en avons besoin.

Ainsi l'as-tu recommandé et ainsi devons-nous faire !

A toi soient honneur, louange et gloire, aux siècles des siècles.

Amen !

Martin Luther

La catéchèse en pays luthérien…

par la pasteur Caroline 
Baubérot-Bretones

Caroline Baubérot est pasteure, Secrétaire Général de la Mission Intérieure Luthérienne

Caroline BaubérotCela en étonnera plus d'un, mais il n'y a pas si longtemps, dans les Eglises luthériennes à Paris, on enseignait encore aux enfants le Petit Catéchisme de Martin Luther. Certes, aujourd'hui, celui-ci n'est plus appris par cœur (quel dommage, diront certains !). Mais il demeure une référence centrale dans l'enseignement des enfants qui se préparent à la confirmation. Et ce, pour une raison simple : il aborde les 5 ou 6 points que Luther considéraient comme essentiels pour le chrétien, à savoir les 10 commandements (la vie chrétienne), le Notre Père (la prière), le credo (le contenu de la foi chrétienne), le sacrement du baptême et celui de l'autel, et - plus négligé ces dernières années mais néanmoins important dans la spiritualité luthérienne - le ministère des clés ou confession.

Pour l’époque, le Petit catéchisme faisait preuve d’un véritable souci pédagogique : il s’agissait d’enseigner ces fondements de la foi chrétienne « tels qu'un chef de famille doit les enseigner aux siens en toute simplicité ». Aujourd’hui, les Eglises luthériennes, tout en demeurant attachées à la transmission d’un contenu doctrinal s’efforcent de proposer un enseignement et des rencontres qui permettent à l’enfant ou l’adolescent de s’approprier ce contenu et de l’éprouver dans sa relation avec Dieu. On est passé ainsi d’un enseignement très théorique et professoral à un parcours d’édification de la foi, s’appuyant sur l’étude de la Parole de Dieu (comme le faisait Luther dans son Petit catéchisme) et sur des témoignages de croyants. Par ailleurs, les luthériens sont très sensibles à l’éveil des enfants à la spiritualité, depuis les tout-petits jusqu’aux jeunes adultes, au travers de retraites de catéchumènes qui accordent une part importante à la prière, mais aussi d’expérimentations liturgiques diverses : chemins de prière, bracelets des perles de la vie (cf Livret Ecoute Dieu nous parle), cultes pour petits enfants (Krabbengottesdienst en Allemagne), etc.

Pasteur Caroline Baubérot-Bretones

 

Qu’est-ce que je retiens de Luther ?

par le pasteur Alain Joly

 Alain Joly, pasteur de l’Église luthérienne des Billettes, rue des Archives dans le 4e, répond à cette question.

Alain Joly Je naquis dans une famille luthérienne et, quoique je reçus une bonne instruction religieuse au sein d'une paroisse réformée, que mes parents avaient choisie pour des raisons de proximité géographique de notre domicile, je retrouvai, jeune adulte, le chemin de l'Église luthérienne, et y pris naturellement rang sans que cela fût l'expression d'un rejet de l'autre confession. Pour moi, vivre la foi dans la communauté luthérienne est un choix consenti positivement : il n'implique d'aucune façon la critique des autres. Il me met à juste place et m'oblige à accepter la diversité des protestantismes, et plus largement des christianismes, dans une dimension de conciliation sur l'essentiel et de vérité quant aux différences à assumer.

En premier lieu, la chrétienté d'inspiration luthérienne s'inscrit dans une continuité historique marquée de ruptures et de fidélités : elle ne peut ni ne doit considérer la foi des pères comme obsolète ou sans pertinence pour aujourd'hui. Au contraire elle en assure le relais dans l'expérience contemporaine, et ce qu'en dit la Confession d'Augsbourg de 1530 gardera toute sa vigueur jusqu'à la fin des temps.

En un second lieu, elle se vérifie dans la mesure universelle de sa présence au monde : une paroisse, une région, une Église nationale ne se suffisent pas à elles-mêmes, elles sont de la Communion luthérienne mondiale, et, plus encore, doivent sans cesse se découvrir une part de l'unique Église de Jésus-Christ, d'où leur volonté de contribuer sérieusement aux chantiers œcuméniques.

Expression de la foi commune des luthériens, la liturgie du service divin, à laquelle ils sont attachés, est sensiblement partout la même, à Wittenberg, à Yaoundé, à Antananarivo, à Washington, à Paris ou à Stockholm, avec la force que lui donne sa capacité d'inculturation, c'est la célébration de la messe évangélique, lieu privilégié de l'écoute de la Parole et de la réception des sacrements. Le ministère épiscopal, et, localement, celui des pasteurs ordonnés, en garantit l'unité.

Dans l'enracinement des enseignements de Luther, des formes de piété, un rapport au sacré, la recherche de vie spirituelle, la compréhension de l'eucharistie où le Christ se donne réellement, peuvent interpeller ceux qui s'en réclament et la grande famille chrétienne, quand celle-ci accepte, sans jugement, la richesse de sa diversité.

Pasteur Alain Joly

 

Calvin, homme de foi

Comment l’homme appelé à une carrière brillante de juriste devint un théologien prenant tous les risques ? C’est à la suite d’une expérience spirituelle décisive mais Jean Calvin ne parle presque pas, car elle est incommunicable. Mais cette expérience et la vie spirituelle qui l’a prolongée reste un pilier de la vie de Calvin, mais aussi de ses plus profondes intuitions théologiques.

Comment ose-t-il avoir le projet d’apprendre à lire et de donner la Bible à lire directement dans le texte même aux personnes les plus simples ? C’est une confiance dans l’Esprit-Saint, une confiance en Dieu qui vaut mieux que la fausse sécurité du dogme. C’est cette vision prophétique, en réalité, qu’il expose ici au Roi François 1er alors que Calvin n’est qu’un jeune homme qui est loin d’avoir 30 ans.

Alain JolyQuelle chose convient mieux à la foi que de nous reconnaître nus de toute vertu, pour être vêtus de Dieu ? de nous reconnaître vides de tout bien, pour être emplis de lui ? de nous reconnaître esclaves du péché, pour être délivrés de lui ? de nous reconnaître aveugles, pour être de lui illuminés ? de nous reconnaître boiteux, pour être de lui redressés ? de nous reconnaître faibles, pour être de lui soutenus ? de nous ôter toute matière de gloire, afin que lui seul soit glorifié, et nous en lui ?...

De plus, qu'est-il meilleur pour la foi que se promettre Dieu pour un père doux et aimant, et de reconnaître Christ comme frère et source de vie ? Qu’y a-t-il de meilleur pour la foi que d'attendre tout bien et toute prospérité de Dieu, dont la tendresse s'est tellement étendue envers nous qu'Il n'a pas épargné son propre Fils, qu'il ne l'ait donné pour nous? Qu’y a-t-il de meilleur pour la foi que de reposer en une certaine attente de salut et vie éternelle, quand on pense que Christ nous a été donné du Père, auquel tels trésors sont cachés?

Jean Calvin

dans l’introduction de son 

Institution de la Religion Chrétienne

 

Qu’est-ce que je retiens de Calvin ?

Par Rémy Hebding

Rémy Hebding,, auteur de « Pour comprendre la pensée de Jean Calvin », aux éditions Olivétan, 2008, répond à cette question.

Rémy HebdingAu-delà des interrogations de circonstances, au-delà des évaluations liées au contexte historique qui, par définition, n’est plus le nôtre, que faut-il retenir de la théologie de Calvin ? Quels sont les grands axes émergeant de cet appareil de pensée constitué par l’Institution de la religion chrétienne ? Nous pouvons en retenir trois.

Le premier est lié à l’humanisme pour lequel le jeune Calvin ne masque pas sa proximité de vues. Il en est nourri jusqu’à rédiger un commentaire de Sénèque. Il goûte particulièrement ce retour aux textes de l’Antiquité gréco-latine. Mais, après sa conversion, il s’érige contre les idées à la mode consistant à mettre l’homme au centre, au détriment de Dieu lui-même. Tout en restant imprégné par la culture humaniste, Calvin entrevoit dans l’Evangile une modernité antimoderne : un anticonformisme peu respectueux des idées à la mode. Cela lui offre une liberté de ton et de jugement plus en phase avec l’annonce du salut gratuit. Du coup, l’humanisme lui paraît quelque peu dépassé par la Réforme. Celle-ci se montre plus subversive, plus à même de recueillir son adhésion.

Le deuxième thème tourne le dos à l’optimisme béat véhiculé par l’humanisme. Calvin voit dans le péché humain un savoir positif. Devant Dieu, toute faiblesse reconnue dans l’humilité peut se muer en force libératrice. L’abaissement ainsi assumé se transforme en élévation rédemptrice. Se savoir être dans les mains de Dieu soulève bien des obstacles à tout changement de la personne. Car la prédestination nous délivre de l’obsession du salut. En Jésus-Christ, tout est déjà accompli.

Enfin, troisième thème : celui de la Loi. Calvin insiste sur un troisième usage de la Loi comme une exhortation à bien faire. Elle agit non pas comme une obligation contraignante et jugeante mais comme une invitation, pour nous « stimuler à bien ». Il ne s’agit pas d’agir dans la crainte d’une condamnation émanant d’un Dieu peu propice à la miséricorde. Calvin n’entre pas dans ce type de schéma. Sauvés par grâce, c’est en toute reconnaissance que nous sommes appelés à agir dans ce monde afin de le rendre conforme au projet divin : un monde plus humain. « A Dieu seul la gloire ».

Dans le contexte de notre modernité contemporaine – « ou de la postmodernité ! » – la référence à Calvin nous permet de côtoyer avec une grande liberté les pouvoirs de ce monde. Réserver à Dieu seul la gloire relativise quelque peu les souverainetés toutes humaines et nous libère de leur fascination.

Calvin sut prendre ses distances avec une modernité humaniste dans le but de promouvoir une pensée plus en phase avec les défis de l’époque. Sans pour autant se départir totalement des bénéfices apportés par cet intérêt pour la culture antique. C’est le propre de toute démarche de création d’opérer une rupture à l’intérieur d’une fidélité assumée.

Pour le Réformateur, c’est en Dieu que s’opère le revirement décisif. Son Esprit agit en nous pour nous rendre conforme au dessein qu’il nous a réservé. Ainsi, les thèmes calviniens orientent à l’action sociale et politique en opérant une désacralisation libératrice, peu soucieuse de se plier aux conformismes du jour.

Rémy Hebding
Journaliste, essayiste,
ancien rédacteur en chef
de l'hebdomadaire Réforme

 

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